Walt Whitman
Extraits de «Feuilles d'herbe»
Aucune chose n'est faite pour elle seule,
Je dis donc que la terre entière et les étoiles dans le ciel sont faites pour la religion.
Je prétends qu'aucun homme jusqu'à nous n'a fait preuve de suffisamment de dévotion,
N'a adoré, n'a vénéré avec suffisamment d'adoration,
N'a seulement commencé d'imaginer combien lui-même avait de divinité en lui, combien de certitude le futur avait pour lui.
~* ~
L'air inodore, qui n'est pas sans parfum, qui n'a pas goût d'une essence distillée,
Sied à ma bouche depuis toujours, j'en suis amoureux fou,
Voyez, au talus sous le bois où je vais, j'ôte mon déguisement, je me mets tout nu,
Je brûle de le sentir toucher ma peau.
~* ~
Je suis là, j'aide, je suis rentré des champs couché au sommet de la charrette,
J'ai senti, bien amortis, les cahots, j'avais une jambe croisée sur l'autre,
Je saute du haut de la poutre maîtresse, j'embrasse le trèfle, la fléole des prés,
Je pique une tête dans l'herbe sèche, les brindilles s'entortillant dans mes cheveux.
~* ~
(Tout bien pesé, je ne m'estime pas plus orgueilleux que le niveau avec lequel je mets ma demeure d'aplomb).
~* ~
Je chante le chant de l'orgueil qui dilate,
Assez d'abaissement, assez d'humilité.
~* ~
Je ne me comprime pas la bouche avec les doigts,
Je n'ai pas moins de délicatesse pour les intestins que pour la tête ou le coeur,
Le coït n'est pas plus sale pour moi que la mort.
Je crois à la chair, ses appétits,
Voir, ouïr, toucher sont des miracles, pas une des particules qui ne soit miracle.
Divin je suis, dedans, dehors, sanctifie ce que je touche, ce qui me touche,
L'odeur de mes aisselles est arôme plus subtil que la prière,
Ma tête, mieux qu'églises, que bibles, que credo.
S'il y a quelque chose que je vénère plus que tout ce sera toujours la surface de mon corps, de sa plus infime part,
Oui, toujours ce moule translucide de moi-même !
Oui, toujours ces rebords, ces surplombs !
Oui, toujours mon ferme coutre d'homme !
Oui, toujours ce qui engraisse la culture de moi-même !
Toi, mon riche sang, et toi jus laiteux, pâle effilement de ma vie !
Oui, toujours ma poitrine embrassant d'autres poitrines !
Oui, toujours tes occultes convolutions, mon cerveau !
Oui, toujours toi, racine de réglisse lavée ! oiseau de marais timide ! nid d'oeufs jumeaux secrets !
Oui, toujours toi, foin hirsute tressé des cheveux, de la barbe, des pectoraux !
Oui, toujours toi, sève suintante d'érable, fibre de froment masculin !
Oui, toujours toi, soleil de générosité !
Oui, toujours toi, vapeur illuminant, ombrageant ma figure !
Oui, toujours toi, sueur en rut, en rosée !
Oui, toujours vous, vents au doux effleurement génital contre moi !
Oui, toujours vous, larges aires musculaires, branches de chêne vif, amoureux flâneur au circuit de mes sentes !
Et vous, oui toujours, mains que j'ai prises, visage que j'ai baisé, mortel, que j'ai touché un jour !
Je raffole de moi-même, tout ce trésor si prolifique de moi-même,
Chaque moment, chacun des événements qui me surviennent m'emplit de frissons de joie,
Je ne sais pas comment il se fait que mes chevilles plient ni d'oû provient mon moindre désir,
Ni d'où naît cette amitié que je profère, non plus que la cause de l'amitié que je reçois.
~* ~
(Qu'y a-t-il de plus faible, de plus fort qu'une caresse ?)
~* ~
Je crois bien que je pourrais m'en retourner vivre chez les animaux, si placides, si autonomes,
Eux que je resterais des heures et des heures à regarder, sans bouger.
Jamais ils ne s'échinent ni ne se lamentent sur leur état,
Jamais ils ne passent la nuit à pleurer sur leurs péchés,
Jamais ils n'ont de ces discussions nauséeuses sur leurs obligations envers Dieu,
Jamais ne sont insatisfaits, ni saisis de la folie furieuse de posséder les choses,
Jamais ne s'agenouillent devant un autre, ou des ancêtres ayant vécus plusieurs milliers d'années plus tôt,
Jamais ne se prétendent respectables ni malheureux sur terre.
~* ~
Par l'intimité, par les longues frustrations solitaires
Par le nombre de fois où la foule des présents n'offre pas la présence souhaitée,
Par la lente caresse des mains glissant sur moi, des doigts qui jouent dans mes cheveux, dans ma barbe,
Par l'inépuisablement long baiser sur la bouche, sur la poitrine,
Par la pression intime qui m'enivre comme elle enivre n'importe quel homme, et voici que je défaille de bonheur,
Par le savoir de l'époux divin et l'oeuvre de paternité
Du coeur de l'exultation, du triomphe et de l'apaisement, d'entre les bras de la compagne nocturne,
Par les poèmes en acte de l'oeil, de la main, de la hanche et des seins,
Par la prise du bras qui tremble,
Par la courbe du corps penché dans l'étreinte
Par le retrait facile de la couverture en travers du lit,
Par l'extrême réticence de l'autre corps à me lâcher et ma réticence non moins réciproque
(Un simple moment, ô ma douce, et je reviens),
Par l'heure des étoiles allumées et des rosées sur l'herbe
Du fin fond de la nuit, voici qu'émergeant sur mes ailes
Je te célèbre acte divin, je vous célèbre enfants conçus,
Je vous chante reins de vigueur.
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EN LOUISIANE
J'AI VU GRANDIR
UN CHÊNE VERT
En Louisiane j'ai vu grandir un chêne vert,
Tout seul dans son coin, de la mousse pendait à ses branches,
Il poussait là, sans compagnon, émettant joyeusement ses feuilles vert sombre,
Et, à le voir aussi droit, aussi fruste, aussi plein de sève, je me dis que c'était moi,
Seulement je me demandai comment il pouvait bien émettre joyeusement ses feuilles, là, tout seul, sans ami à côté de lui, car, pour moi, je savais que ce n'était pas possible,
Alors j'ai cassé un rameau avec un certain nombre de feuilles dessus, je l'ai entouré d'un manchon de mousse,
Je l'ai emporté avec moi, je l'ai mis bien en vue dans ma chambre,
Sans qu'il me serve aucunement à me souvenir de mes chers amis
(Car eux, ces derniers temps, ne quittent plus guère mes pensées),
Mais faisant bizarrement figure de symbole, d'image de l'amour viril ;
Malgré tout, le chêne vert en question a beau resplendir dans sa Louisiane natale là-bas, tout seul au milieu de sa grande plaine plate,
En émettant joyeusement ses feuilles toute sa vie durant sans la proximité d'un ami ou d'un amant,
Moi je sais bien que je n'y arriverais pas.