le carnet
T


les traducteurs
- Voltaire
- Letourneur
- Guizot
- A. Dumas et P. Meurice
- F.-V. Hugo
- E. Montégut
- L.Ménard
- E. Morand et M. Schwob
- J.-H. Rosny
- G. de Pourtalès
- J. Derocquigny

To be
or not to be ?

ou
les affres de la traduction

~ * ~


William Shakespeare

To be, or not to be: that is the question:
Whether 'tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune,
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them? To die: to sleep;
No more; and by a sleep to say we end
The heart-ache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to, 'tis a consummation
Devoutly to be wish'd. To die, to sleep;
To sleep: perchance to dream: ay, there's the rub;
For in that sleep of death what dreams may come,
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause: there's the respect
That makes calamity of so long life;
For who would bear the whips and scorns of time,
The oppressor's wrong, the proud man's contumely,
The pangs of despised love, the law's delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient ment of the unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin? who would fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death,
The undiscover'd country from whose bourn
No traveller returns, puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of?
Thus conscience does make cowards of us all,
And thus the native hue of resolution
Is sicklied o'er with the pale cast of thought,
And enterprises of great pitch and moment,
With this regard their currents turn awry
And lose the name of action. Soft you now!
The fair Ophelia! Nymph, in thy orisons
Be aIl my sins remember'd.
(Hamlet, Acte III, scène 1.)

Voltaire

Être ou n'être pas, c'est là la question ;
S'il est plus noble dans l'esprit de souffrir
Les piqûres et les flèches de l'affreuse fortune
Ou de prendre les armes contre une mer de trouble
Et en s'opposant à eux, les finir ? Mourir, dormir,
Rien de plus ; et par ce sommeil dire : Nous terminons
Les peines du coeur, et dix mille chocs naturels
Dont la chair est héritière, c'est une consommation
Ardemment désirable. Mourir, dormir :
Dormir, peut-être rêver ! Ah, voilà le mal !
Car, dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on
Quand on a dépouillé cette enveloppe mortelle ?
C'est là ce qui fait penser : c'est là la raison
Qui donne à la calamité une vie si longue :
Car qui voudrait supporter les coups, et les injures du temps,
Les torts de l'oppresseur, les dédains de l'orgueilleux,
Les angoisses d'un amour méprisé, les délais de la justice,
L'insolence des grandes places et les rebuts
Que le mérite patient essuie de l'homme indigne,
Quand il peut faire son quietus
Avec une simple aiguille à tête ? qui voudrait porter ces fardeaux,
Sangloter, suer sous une fatigante vie ?
Mais cette crainte de quelque chose aprè la mort,
Ce pays ignoré, des bornes duquel
Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté
Et nous fait supporter les maux que nous avons,
Plutôt que de courir vers d'autres que nous ne connaissons pas.
Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous ;
Ainsi la couleur naturelle de la résolution
Est ternie par les pâles teintes de la pensée;
Et les entreprises les plus importantes,
Par ce respect, tournent leur courant de travers,
Et perdent leur nom d'action...
1729

P.-P.-F. Letourneur

Être ou ne pas être ! c'est là la question... S'il est plus noble à l'âme de souffrir les traits poignants de l'injuste fortune, ou, se révoltant contre cette multitude de maux, de s'opposer au torrent, et les finir ? - Mourir, - dormir, rien de plus, et par ce sommeil, dire : Nous mettons un terme aux angoisses du coeur, et à cette foule de plaies et de douleur, l'héritage naturel de cette masse de chair... ce point, où tout est consommé, devrait être désiré avec ferveur. Mourir, - Dormir. - Dormir ? Rêver peut-être; oui, voilà le grand obstacle. Car de savoir quels songes peuvent survenir dans ce sommeil de la mort, après que nous nous sommes dépouillés de cette enveloppe mortelle, c'est de quoi nous forcer à faire une pause. Voilà l'idée qui donne une si longue vie à la calamité. Car quel homme voudrait supporter les traits et les injures du temps, les injustices de l'oppresseur, les outrages de l'orgueilleux, les tortures de l'amour méprisé, les longs délais de la loi, l'insolence des grands en place, et les avilissants rebus que le mérite patient essuie de l'homme sans âme, lorsqu'avec un poinçon il pourrait lui-même se procurer le repos ? Qui voudrait porter tous ces fardeaux et suer et gémir sous le poids d'une laborieuse vie, si ce n'est que la crainte ignorée, dont nul voyageur ne revient, plonge la volonté dans une affreuse perplexité, et nous fait préférer de supporter les maux que nous sentons, plutôt que de fuir vers d'autres maux que nous ne connaissons pas ? Ainsi la conscience fait de nous tous des poltrons ; ainsi tout le feu de la résolution la plus déterminée se décolore et s'éteint devant la pâle lueur de cette pensée. Les projets enfantés avec le plus d'énergie et d'audace, détournent à cet aspect leur cours, et retournent dans le néant de l'imagination. - Cessons. - La belle Ophélia? - O jeune vierge, que mes fautes ne soient pas oubliées dans vos pieuses oraisons !
1776

M. Guizot

Être ou n'être pas, voilà la question... Qu'y a-t-il de plus noble pour l'âme ? supporter les coups de fronde et les flèches de la fortune outrageuse ? ou s'armer en guerre contre un océan de misères et, de haute lutte, y couper court ? .. Mourir. .. dormir ... plus rien ... et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de coeur et à ces mille attaques naturelles qui sont l'héritage de la chair ! C'est un dénoûment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir... dormir ! rêver peut-être ? Ah! là est l'écueil ; car dans ce sommeil de la mort, ce qui peut nous venir de rêves, quand nous nous sommes soustraits à tout ce tumulte humain, cela doit nous arrêter. Voilà la réflexion qui nous vaut cette calamité d'une si longue vie ! Car qui supporterait les flagellations et les humiliations du présent, l'injustice de l'oppresseur, l'affront de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour méprisé, les délais de la justice, l'insolence du pouvoir, et les violences que le mérite patient subit de la main des indignes ? - quand il pourrait lui-même se donner son congé avec un simple poignard ! - Qui voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante, n'était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée non découverte dont la frontière n'est repassée par aucun voyageur, embarrasse la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas ? Ainsi la conscience fait de nous autant de lâches ; ainsi la couleur native de la résolution est toute blêmie par le pâle reflet de la pensée, et telle ou telle entreprise d'un grand élan et d'une grande portée, à cet aspect, se détourne de son cours, et manque à mériter le nom d'action... Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia. Nymphe, dans tes oraisons, puissent tous mes péchés être rappelés !
1821

A. Dumas et P. Meurice

Hamlet(Sans voir Ophélie)

Être ou n'être pas, voilà la question !
Que faut-il admirer ? la résignation
Acceptant à genoux la fortune outrageuse,
Ou la force luttant sur la mer orageuse
Et demandant le calme aux tempêtes ? - Mourir !
Dormir ! et rien de plus, et puis, ne plus souffrir !
Fuir ces mille tourments pour lesquels il faut naître !
Mourir ! - Dormir ! - Dormir ! qui sait ? rêver peut-être !
- Peut-être ?... ah ! tout est là ! Quels rêves peupleront
Le sommeil de la mort, lorsque sous notre front
Ne s'agiteront plus la vie et la pensée ?
Doute affreux qui nous courbe à l'ornière tracée !
Eh ! qui supporterait tant de honte et de deuil,
L'injure des puissants, l'outrage de l'orgueil,
Les lenteurs de la loi, la profonde souffrance,
Que creuse dans le cœur l'amour sans espérance,
La lutte du génie et du vulgaire épais ?...
Quand un fer aiguisé donne si bien la paix !
Qui ne rejetterait son lourd fardeau d'alarme
Et mouillerait encor de sueurs et de larmes
L'âpre et rude chemin ? si l'on ne craignait pas
Quelque chose, dans l'ombre, au delà du trépas !
Ce pays inconnu, ce monde qu'on ignore,
D'où n'a pu revenir nul voyageur encore,
C'est là ce qui d'horreur glace la volonté !
Et, devant cette nuit, l'esprit épouvanté
Garde les maux réels sous lesquels il succombe
De préférence aux maux incertains dans la tombe !
Puis, ardente couleur, la résolution
Descend aux tons pâlis de la réflexion;
Puis, l'effrayant aspect troublant toutes les tâches,
Des plus déterminés le doute fait des lâches.

Ophélie, à part.

Son rêve plane en haut, mon amour pleure en bas,
Aveuglé de clartés, il ne me verra pas !

HAMLET, apercevant Ophélie.

Ophélie ! ô jadis ma vie et ma lumière !
Parle de mes péchés, ange, dans ta prière !
1847

F.-V. Hugo

Être, ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ? Mourir ... dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénoûment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir, ... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ? Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution blémissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes, se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d'action ... Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia ... Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés.
1865

E. Montégut

Être, ou n'être pas, voilà la question. Quel est le plus noble parti ? Supporter les coups de fronde et les flèches de l'injurieuse fortune, ou prendre les armes contre un monde de douleurs, et y mettre fin en leur résistant ? - Mourir, - dormir, - rien de plus ; dire que par un sommeil nous mettons fin au mal du cœur et aux mille accidents naturels auxquels notre chair est sujette, - certes c'est un dénoûment que l'on peut dévotement désirer. Mourir, dormir, - dormir, peut-être rêver: - oui, voilà le point d'interrogation ; car quels sont les rêves qui peuvent nous venir, dans ce sommeil de la mort, lorsque nous avons échappé à cette tourmente humaine ? Cela nous oblige à réfléchir. Voilà la considération qui prolonge si longtemps la vie du misérable : qui voudrait en effet supporter les coups de fouet et les mépris du monde, les injustices de l'oppresseur, les affronts de l'homme orgueilleux, les tortures de l'amour dédaigné, les lenteurs de la justice, l'insolence des gens en place, et les coups de pied que le mérite patient reçoit des indignes, quand on pourrait soi-même s'octroyer le repos avec un simple petit poignard ? qui voudrait gémir et suer sous les fardeaux d'une vie fatigante, sans la crainte de quelque chose après la mort, cette contrée inconnue, dont aucun voyageur· ne repasse la frontière ? Voilà ce qui embarrasse la volonté, et nous décide à supporter les maux que nous avons, plutôt que de courir à d'autres que nous ne connaissons pas. C'est ainsi que la conscience fait des lâches de nous tous ; c'est ainsi que les couleurs naturelles de notre résolution bien portante, sont pâlies par le teint blafard de la pensée maladive, et que des entreprises de grande portée et de grande importance, grâce à cette considération, changent de cours, et s'égarant, perdent le nom d'action. - Mais doucement ! la belle Ophélia ! - Nymphe, veuille dans tes prières, te rappeler de tous mes péchés !
1867

L.Ménard

Être ou n'être pas, voilà tout le problème.
Echapper au destin par un élan suprême
Ou bien subir la vie avec tous ses fléaux ?
Ah ! las de lutter contre un océan de maux,
Mourir ?... Mourir : dormir ! Oh ! rien de plus, on tombe
Dans la paix du néant, dans la nuit de la tombe,
On met fin aux tourments qui harcèlent le corps,
On doit donc souhaiter votre sommeil, ô morts
Heureux ? Mourir : dormir !... Dormir ? Rêver peut-être ?...
Dans l'horreur du cercueil quels rêves peuvent naître,
Une fois délivré de la vie ?... Ah ! voilà
Le gouffre qui m'arrête !... Oui, ce problème-là,
Qui se dresse insoluble avec tant d'insistance,
Nous vaut le cauchemar d'une longue existence.
Qui voudrait supporter, à force de dédain,
Les flagellations du monde, l'air hautain
Des grands, la vanité des petits, les tortures
De l'amour méprisé - roi-bourreau, tes injures
L'insolence de l'or, les trafics de la loi,
Mille affronts que d'en bas le mérite reçoit,
Mille impôts de douleurs dont la vie est frappée,
Si l'on en était quitte avec un coup d'épée ?
Qui sous tant de fardeaux voudrait courber les reins,
De larmes, de sueurs arroser les chemins
Sans le frisson devant ce monde qu'on ignore,
Masqué, fermé, scellé, que personne n'explore,
D'où ne reviennent plus les blêmes voyageurs ?
Et l'inconnu nous cloue à ce vallon de pleurs,
Nous refroidit le sang comme une onde glacée,
Fait s'éteindre, aux reflets pâles de la pensée,
Le flamboyant éclair des résolutions,
Ote aux plus fiers projets jusqu'au nom d'actions,
Brise des cœurs de fer, rompt d'héroïques tâches.
De nous tous l'invincible inconnu fait des lâches,
Sa pensée épouvante, on n'ose te franchir,
Abîme !... Ophélia !... Veuillez vous souvenir
De prier Dieu pour moi.
1886

E. Morand et M. Schwob

Être ou ne pas être, c'est la question. Est-il d'âme plus noble de subir les coups et les traits de l'outrageuse fortune ou de prendre les armes contre un océan de peines, et, révolté, les finir ?... Mourir... dormir, pas plus. Et par un dormir se dire que c'est la fin de l'angoisse du cœur et des mille secousses naturelles à qui la chair est asservie, c'est une consommation à souhaiter dévotement. Mourir... dormir ! dormir ? qui sait, rêver ? Oui ! voilà l'obstacle ! car dans ce dormir de la mort, quels rêves peuvent venir quand nous avons secoué cet enlacis mortel ? De là vient qu'on hésite. Voilà le scrupule qui donne au malheur une si longue vie. Et qui supporterait les soufflets et les avanies du temps, le tort de l'oppresseur, le mépris de l'homme fier, les affres de l'amour méprisé, les atermoiements de la foi, l'insolence des gens en place, et les coups de pied que le mérite patient accepte de l'indigne, quand lui pourrait, à lui-même, se donner quittance avec la pointe d'un petit couteau ? Qui voudrait porter le faix, ahanner, et suer sous une accablante vie, si ce n'est que la peur de quelque chose après la mort, la région non découverte des confins de laquelle aucun voyageur ne retourne, balance la volonté et nous fait plutôt supporter ces maux que nous avons que voler vers d'autres que nous ne connaissons pas ? Ainsi la conscience fait des lâches de nous tous, et ainsi le teint naturel de la résolution s'étiole sous l'ombre pâle de la pensée : et des entreprises de forte moelle, de grand mobile, à cette appréhension détournent leur cours et perdent leur nom d'action... Doucement, maintenant ! La belle Ophélie ?... (Haut à Ophélie.) Nymphe, dans tes oraisons, tous mes péchés sont-ils rappelés ?
1900

J.-H. Rosny

Être ou ne pas être, voilà la question. S'il est plus noble à l'esprit de souffrir les coups de fronde et les traits de l'outrageante fortune, ou de prendre les armes contre une mer de chagrins et de les terminer en s'opposant à eux ? Mourir, dormir, rien de plus. Et se dire que par un sommeil nous en finissons avec le mal du cœur et les mille chocs naturels auxquels notre chair est sujette. C'est une consommation à souhaiter dévotieusement. Mourir, dormir!... Dormir, peut-être rêver ! Oui, voilà l'obstacle ! Car dans ce rêve de la mort, quels rêves peuvent venir quand nous avons dépouillé cette mortelle enveloppe ? Cela doit nous arrêter. Voilà la considération qui entraîne la calamité d'une si longue vie. Qui voudrait supporter les coups de fouet et les mépris du temps, le tort de l'oppresseur, l'outrage au pauvre homme, les angoisses de l'amour dédaigné, le délai des lois, l'insolence des bureaux, et les coups de pied que le mérite patient reçoit des indignes, quand il pourrait faire son quitus avec un simple petit poignard ? Qui voudrait porter ces fardeaux, gémir et suer sous une lourde vie, si ce n'était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée inconnue, des bornes de laquelle aucun voyageur ne revient, trouble notre volonté et nous fait endurer ces maux que nous avons, plutôt que d'aller vers d'autres, dont nous ne savons rien. Ainsi la conscience fait des lâches de nous tous ; ainsi les couleurs natives de la résolution sont affaiblies par les pâles nuances de la pensée, et des entreprises d'une grande vigueur et d'une grande importance détournent leurs courants par cette considération, et perdent le nom d'action. Calmons-nous maintenant !... la belle Ophélia!... Nymphe, dans tes oraisons, que tous mes péchés soient rappelés.
1909

G. de Pourtalès

Être ou ne pas être ... c'est la question. Est-il plus noble de souffrir en esprit la fronde et les flèches de l'injurieuse fortune, ou de prendre les armes contre un océan de soucis, et, leur résistant, d'y mettre fin ? Mourir - dormir - pas davantage ; et dire que par un somme nous mettons un terme aux douleurs du cœur et aux mille secousses naturelles qui sont l'héritage de la chair... Voilà un dénouement à souhaiter avec ferveur. Mourir... Dormir... Dormir ... Rêver, peut-être ! Eh ! voilà l'obstacle, car dans ce sommeil de la mort, tels rêves qui peuvent venir quand nous nous sommes défaits de cette mortelle enveloppe, nous donnent du répit. C'est cette raison qui fait d'une longue vie une calamité. Qui donc supporterait les coups et les humiliations du présent, l'injustice de l'oppresseur, l'affront de l'homme hautain, les spasmes de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence des bureaux et les ruades que le mérite patient accepte de l'indigne quand on peut soi-même se donner quitus avec la pointe d'un poignard nu ? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une accablante vie, n'était que la peur de quelque chose après la mort, le pays inconnu des bornes duquel nul voyageur ne revient, déroute la volonté et nous engage à supporter ces maux connus plutôt qu'à fuir vers d'autres, dont nous ne savons rien. Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches. Ainsi encore, le teint naturel de la résolution s'alanguit sous l'ombre pâle de la pensée, et des entreprises de grande portée et urgence en changent leur cours et perdent le nom d'action. Tout doux, maintenant ! La blonde Ophélie ? Nymphe, dans tes oraisons qu'il te souvienne de tous mes péchés.
1928

J. Derocquigny

Être ou bien n'être pas, voilà la question.
Est-il plus noble en notre for de supporter
Les traits dont nous meurtrit l'outrageuse Fortune,
Ou bien de s'insurger contre une mer d'ennuis
De lutter et d'en triompher ? Mourir, dormir,
Pas davantage, et, par un sommeil mettre fin
Aux maux du cœur, aux mille atteintes naturelles,
Le lot de toute chair, c'est là un dénouement
A souhaiter de tout son cœur. Mourir, dormir,
Dormir ; rêver peut-être : oui, c'est là qu'est le hic;
En ce dernier sommeil quels rêvces l'oeil peut faire,
Lorsqu'on s'est échappé de l'humaine bagarre,
Voilà qui doit nous faire hésiter : c'est le doute
Qui fait que l'infortune a si longue la vie.
Car qui consentirait à subir les mépris
Des hommes et leur fouet, l'injuste oppression,
L'insulte de l'orgueil, les peines lancinantes
De l'amour dédaigné, les lenteurs du Palais,
L'insolence des gens en place et les rebuts
Que réserve l'indigne au patient mérite,
Quand il pourrait lui-même obtenir son quitus
D'un seul coup de poignard ? Qui ploierait sous le faix,
Gémirait et suerait sous le poids de la vie,
N'était que la terreur de nous ne savons quoi
Après la mort, cette contrée inexplorée
D'où ne revient nul voyageur, rend le vouloir
Perplexe et fait qu'on se résigne aux maux présents
Plutôt que de voler vers des maux ignorés ?
Notre pensée ainsi fait de nous tous des lâches ;
Et le teint naturel de la décision
Tourne à l'air maladif et pâle du souci ;
Et les plus grandes, les plus hautes entreprises,
Cela considéré, détournent leur courant
Et ne méritent plus le nom d'action. Paix.
C'est la belle Ophélie. En tes oraisons, nymphe,
Souviens-toi de tous mes péchés.
1936






















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