Richard Brautigan
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Tous ces gens que je n'ai pas rencontrés,
Tous ces lieux que je n'ai pas vus
- Ma ligne de vie est courte, dit-elle. Nom de Dieu !
Nous sommes tous deux allongés sous la couverture. C'est le matin. Elle est en train de se regarder la main. Elle a vingt-trois ans ; le cheveu est noir. Sa main, elle est en train de se l'étudier avec grande attention.
- Nom de Dieu !
La plus petite tempête de neige jamais recensée
Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s'est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j'ai attendu qu'il en tombe d'autres mais ça n'a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu'a été ma tempête.
Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d'un film de Laurel et Hardy : même qu'à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s'est passé comme si nos deux compères s'étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l'histoire du monde.
Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérement comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait la leur enlever parce que lui, ce monde, il avait l'habitude de tempêtes beaucoup plus vastes - genre soixante centimètres par terre et plus -, et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.
Et puis ils ont fait un joli atterrissage : sur des restes de tempêtes précédentes - cet hiver, nous en avons déjà eu une bonne douzaine. Et après ça, il y a eu un moment d'attente - dont j'ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer. Avant d'enfin comprendre que mes deux flocons, c'était côté tempête aussi complet qu'un Laurel et Hardy.
Alors je suis sorti et j'ai essayé de les retrouver : le courage qu'ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j'admirais. Et tout en les cherchant, je m'inventai des manières de les installer dans le congélateur : afin qu'ils se sentent bien ; qu'on puisse leur accorder toute l'attention, toute l'admiration, qu'on puisse leur donner les accolades qu'ils mettaient tant de grâce à mériter.
Sauf que vous, vous avez déjà essayé de retrouver deux flocons dans un paysage d'hiver que la neige recouvre depuis des mois ?
Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà : moi, j'étais là, à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus : ça n'aurait pas été une bonne idée.
J'ai mis assez peu de temps à comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu'il n'y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.
Il me plaît néanmoins de songer qu'unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde où semblable qualité n'est pas toujours appréciée.
Je suis rentré à la maison. Derrière moi, j'ai laissé Laurel et Hardy se perdre dans la neige.
Il n'est point de dignité : seules demeurent les plaines d'Ankona balayées par le vent
Il n'est point de dignité : seules demeurent les plaines d'Ankona balayées par le vent, pensa-t-il en regardant le calendrier et en se demandant si l'année 3021 serait aussi ennuyeuse que l'année 3020.
C'est bien possible, songea-t-il.
Sauf qu'après il se mit à repenser au passé.
L'année 3019 avait été tout aussi ennuyeuse que l'année 3018 qui avait été elle-même tout aussi ennuyeuse que l'année 3017. Entre elles, il n'y avait eu aucune différence. De véritables soeurs jumelles qu'elles avaient été, toutes ces années.
Il se repassa précautionneusement le passé dans la tête et oui, ces années avaient toutes été bien ennuyeuses depuis celle, c'était en 2751, où il était venu à Ankona histoire de voir si une fois seul, l'être humain est capable de résister à cinq cents ans de plaines balayées par le vent.
Ben oui qu'il le pouvait, nom de Dieu !
Et mieux valait ne pas penser aux 231 années qu'il lui restait à faire avant la fin de l'expérience.
Qu'est-ce qu'il aurait aimé le rencontrer, l'esprit supérieur qui avait concocté ce truc, sauf que petit à petit le vent lui calma les mots et la colère et que bientôt il n'entendit plus que le vent qui toujours balayait les plaines d'Ankona.
Les bons produits, elle sait les voir
Y a des fois où on dirait d'un gros porc quand je compose un numéro. Parce qu'alors ce numéro, je n'arrive pas à le faire comme il faut et je suis obligé de le recomposer : mais le sien, je me le compose toujours avec autant de soin que si j'étais comptable dans une verrerie.
Son numéro, je viens juste de le faire et je suis en train d'attendre et lui, il sonne... et il resonne.
Suit un troisième drelin drelin.
Puis un quatrième.
Je suis en train d'écouter son téléphone avec grande attention. C'est comme si j'étais en train d'écouter un morceau de musique classique très compliqué ou bien alors deux personnes fort intéressantes en train de débattre d'un problème technique.
Même que je suis en train d'écouter avec tellement d'attention que je le vois, son téléphone, là, sur la petite table de bois de la pièce de devant. A côté du téléphone, il y a un livre. C'est un roman.
... Un septième drelin se passe, un huitième le suit...
Je lui ai écouté le téléphone avec tellement d'attention que je me trouve maintenant dans son appartement. Je suis debout à côté de l'appareil, la pièce est sombre, et j'écoute le téléphone qui sonne.
Elle n'est pas chez elle. Elle est sortie. Elle est quelque part ailleurs.
Tout ça juste au moment où ce téléphone m'ennuie et où je me mets à déambuler dans son appartement. J'allume les lumières et je regarde des trucs. J'étudie un tableau sur le mur - je l'aime bien ce tableau et puis, son lit est fait. C'est presque comme si j'y voyais ma propre image mais non, ça, c'était l'année dernière.
Sur la table de la cuisine il y a du courrier qu'elle n'a pas ouvert : ce sont des factures. Même que c'est là une de ses habitudes. Elle déteste ouvrir les factures. Le reste du courrier oui, elle l'ouvre. Les factures elles, elle les laisse traîner sur la table de la cuisine. Où elles s'empilent. Il y a même des fois où elle invite des gens à dîner alors que les factures sont toujours là, étalées sur la table.
J'ouvre le réfrigérateur et y jette un coup d'oeil. Il y a une demi frichti au thon ici et là, il y a une demi-bouteille de vin, et là-bas, il y a une tomate. Ça m'a l'air d'en être une bonne. Les bons produits, elle a toujours su se les choisir comme il faut.
Son chat arrive dans la cuisine. Et me regarde. Ce n'est pas la première fois qu'il me voit, tant s'en faut. Je l'ennuie. Il quitte la pièce.
Bon et maintenant, quoi d'autre ?
Le téléphone a déjà sonné une bonne vingtaine de fois... au bas mot. Elle n'est pas chez elle.
Je raccroche.
Blanc
Chaque fois qu'il m'arrive d'un peu sérieusement penser à la couleur blanche, je songe à elle, elle qui de cette couleur blanche est le comble, côté définition s'entend.
Adoncques elle était là, à assister à une réception mi-exposition de tableaux mi-signature de livres, donnée en l'honneur d'un célèbre peintre-écrivain japonais. Et il l'intéressait beaucoup alors que là il fut, assis à une table, à signer des exemplaires de son dernier ouvrage. Longue était la file de ceux et celles qui attendaient un autographe. Elle ne l'avait pas rejointe mais toujours errait de-ci de-là dans la galerie, à contempler des tableaux sans pourtant les contempler.
La dame était très belle et faisait étalage d'une incroyable paire de jambes comme s'il s'agissait là d'un événement en soi : d'ailleurs, c'en était un. D'autant plus le tout elle avait couronné d'une paire de chaussures noires à hauts talons et qu'on aurait dit de requins, ou presque.
Provocante, la dame savait attirer l'attention.
Et de temps à autre s'approchait de la table où toujours furieusement l'écrivain signait telle une espèce de machine. Toujours dédicaçait ses livres comme si le Dieu Sony l'avait créé.
Pas une fois, il ne la remarqua.
La dame avait une façon bien particulière de marcher : de lentement s'en aller faire sept ou huit pas avec préméditation avant de brusquement faire demi-tour sur un talon, toujours tel le requin qui va attaquer.
Et les heures passaient, et insensiblement la file de gens s'évapora, se fit poignée d'individus : alors, avec autant d'emphase que si un projecteur l'avait poursuivie, elle se dirigea vers la table. Sortit un exemplaire de son livre de son sac à main et attendit que devant, l'on veuille bien disparaître de la surface de la terre.
Ce fut son tour.
Et moi, j'entends bien le bruit que son coeur devait faire alors que debout, elle attendait. L'écrivain s'empara de son livre ; pour le signer sans seulement lever la tête. Et tout fut dit. Lentement elle fit demi-tour et s'éloigna. Sans jeter un seul coup d'oeil en arrière, sortit par la porte.
Elle portait une robe blanche.
Circulation et enchantements dans le Montana
Qui dans sa vie n'a pas eu de ces moments où, tout d'un coup, l'on ne sait plus ce qu'il faut faire ? En voici un : un jour, un de mes amis et moi-même étions à descendre la grand-rue d'une petite ville du Montana en voiture. C'était la fin d'une nuageuse après-midi d'automne. Nous étions arrivés à un feu, il était vert. C'était d'ailleurs le seul feu de la ville : on aurait dit le berger d'un croisement qui dort.
Au feu, mon ami avait dans l'idée de tourner à droite, mais il hésita ; sans raison apparente sauf que soudain il lui était arrivé de ne plus savoir que faire.
Côté conduire, mon ami a de l'expérience : la chose n'avait rien à voir avec ses qualités de chauffeur. Non, il lui était soudain arrivé de ne plus savoir que faire : je restai là à l'observer avec grand intérêt, me demandai à quoi tout cela allait bien aboutir.
Le feu était vert et nous, nous ne passions pas et derrière nous déjà toute une file de voitures s'entassaient. Je n'ai aucune idée de l'endroit d'où elles venaient : la ville est si petite - il n'empêche : elles étaient bien là, derrière nous. Pour Dieu sait quelle étrange raison, personne ne râlait : pas le moindre petit coup de klaxon et nous, toujours nous bloquions le passage.
Toujours étions la première d'une longue file d'autos qui, sans raison, s'étaient arrêtées à un feu vert. Peut-être tout le monde avait-il oublié ce qu'il convient de faire en pareil cas.
Oui, tous nous étions là, sous le charme nuageux d'un crépuscule qui approche, là assis dans nos voitures, les uns écoutant patiemment la radio, les autres impatients de rentrer chez eux, de là retrouver les chers aimés ou alors d'aller tout seul quelque part et d'y faire quelque chose qui ne regarde personne sauf que rien de tout cela ne se produisait. Que nous étions tous parfaitement immobiles.
Je ne saurais dire combien de temps tout cela dura.
Trente secondes, c'est bien possible mais il aurait pu se faire qu'en son cercle une année il nous ait pris pour ainsi nous en aller et tout à coup nous retrouver au même endroit.
Comme s'il y avait eu moyen de le savoir !
Nous étions tous sans défense.
Plus personne ne savait ce qu'il fallait faire.
Jusqu'au moment où dans la voiture qui nous suivait immédiatement, quelqu'un trouva la solution du problème. Et ce fut une solution si simple que je me demande encore comment personne n'en avait eu l'idée. Tout en fut changé et nous, nous effectuâmes notre virage à droite cependant que le reste des véhicules continuait son chemin, chacun se trouvant dans l'obligation de poursuivre jusqu'à accomplissement du trajet prévu.
Non, personne n'avait plus su que faire jusqu'au moment où le mec derière nous, tout soudain avait abaissé sa vitre et hurlé à tue-tête :
- ALORS, T'AVANCES, EH FILS DE PUTE !
Alors, l'affaire avait été close.