le carnet
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Rainer Maria Rilke ~ Les Élégies de Duino

Extraits de la «Première élégie»

Qui
si je crie
pour m'entendre ?
Quel ange parmi les anges ?

Et même s'il s'en trouvait un pour soudain me prendre contre son coeur ?
Telle présence, j'en mourrais
car la beauté commence comme la terreur :
à peine supportable.

Extrait de la «Deuxième élégie»

Oui, c'est vous que j'interroge sur ce que nous sommes.
Je le sais, tout de bonheur à vous entre-saisir,
c'est ce que toute caresse retient,
que rien de ce que vous recouvre si tendrement ne vous échappe,
que vous éprouvez là le pur sentiment de la durée.
Ainsi l'éternité vous semble promise où l'étreinte
Et pourtant... Une fois passée la peur des premiers regards,
la longue attente à la fenêtre,
la première promenade à deux, la toute première, dans le jardin :
êtes-vous encore des amants ?
Quand vous vous offrez vos lèvres pour y boire,
- soif contre soif -
ô comme celui qui boit, étrangement, s'absente de son geste !

Extrait de la «Sixième élégie»

Figuier, depuis longtemps déjà, j'aimerais comprendre cette façon que tu as de négliger presque entièrement
          le temps des fleurs, pour,
en ton fruit mûr, à la saison voulue,
          sans fastes tapageurs,
faire éclater ton pur secret.

Extrait de la «Sixième élégie»

C'est comme un bras tendu : la main levée,
          ouverte pour saisir,
demeure devant toi ouverte - interdiction
          ou avertissement ? -,
impossible à prendre, grande ouverte.

Extrait de la «Septième élégie»

Libre, sans la mort.
Ah, elle ! Nous ne voyons qu'elle !
La bête libre a toujours sa perte derrière elle
devant elle, Dieu.
Ainsi lorsqu'elle va, c'est en toute éternité,
comme vont les sources.
Nous, jamais nous n'avons, pas un seul jour, devant nous
le pur et simple espace
dans lequel les fleurs ne cessent de s'épanouir.

Extrait de la «Huitième élégie»

Pourquoi, lorsqu'il serait si simple de passer le temps de vivre
tel un laurier,
vert juste un peu plus sombre parmi les autres verts,
chaque feuille ourlée de fines ondulations (un sourire du vent),
pourquoi se faire devoir d'être humain
et redouter autant que désirer le destin ?
Oh, non parce le bonheur existe,
chance hâtivement volée à sa perte toute proche,
non par curiosité, ou pour s'exercer le coeur,
tout cela pourrait être aussi dans le laurier. -

Mais parce qu'être ici est faveur, et parce que nous nous sentons indispensables
          là toutes choses ici :
vouées à disparaître, bizarrement
          lelles nous interpellent,
nous, bien plus tôt qu'elles disparaissant.
Une fois, chaque chose, une seule fois.
Une fois jamais deux. Et nous aussi, une seule fois.
Mais avoir une fois été, même si ce n'est qu'une fois,
avoir été chose terrestre,
c'est - semble-t-il - une fois pour toutes.

Extraits de la « Neuvième élégie»

Peut-être est-ce pour cela que nous sommes ici,
pour dire : «maison», «pont», «fontaine», «portail», «cruche», «l'arbre et ses fruits», «la fenêtre»...
Au plus pour dire : «colonne», «tour»...

~* ~

Le seuil : qu'est-ce pour deux amants,
qu'user un peu, à leur tour, le même vieux seuil de la même porte,
après tous ceux qui vivent avant,
avant tous ceux qui viendront ensuite, le pas léger ?

~* ~

Dis à l'ange la louange de ce monde-ci,
pas celle de l'indicible :
lui, tu ne saurais l'impressioner
par l'intensité supérieure de tes sentiments ;
dans l'universel où il ressent tout
          plus intensément que toi,
tu n'es qu'un apprenti...
Il te faut donc lui montrer le simple,
ce qui, lentement façonné de génération en génération,
nous appartient vraiment,
à portée de nos mains et de notre regard.

~* ~

Dis-lui les choses. Il en sera tout étonné
comme tu le fus,
devant le cordier à Rome,
devant le potier au bord du Nil.
Montre-lui combien une chose peut être heureuse,
combien innocente et combien vôtre !
Combien la douleur, par sa plainte pure,
          elle-même se donne forme,
devient chose dont se servir, ou s'éteint en se faisant chose,
- puis plus loin rejaillit joyeuse de l'âme du violon.