N. Scott Momaday
Le chant de jubilation de Tsoai-Talee
Je suis une plume dans le ciel lumineux
Je suis le cheval bleu qui galope dans la plaine
Je suis le poisson qui virevolte et miroite dans l'eau
Je suis l'ombre qui suit l'enfant
Je suis la luminosité de l'après-midi, l'éclat des prairies
Je suis l'aigle qui joue avec le vent
Je suis un bouquet de perles étincelantes
Je suis la plus lointaine étoile
Je suis le grondement de la pluie
Je suis le scintillement sur la neige croûtée
Je suis la large traînée de la lune sur le lac
Je suis une flamme de quatre couleurs
Je suis un cerf qui s'éloigne au crépuscule
Je suis un champ de sumac et la pomme blanche
Je suis un vol d'oies dans le ciel d'hiver
Je suis la faim d'un jeune loup
Je suis totalement le rêve de ces choses.
Voyez-vous, je suis vivant, je suis vivant
Je suis en bons termes avec la terre
Je suis en bons termes avec les dieux
Je suis en bons termes avec tout ce qui est beau
Je suis en bons termes avec la fille de Tsen-Tainte
Voyez-vous, je suis vivant, je suis vivant .
Extraits de «Le Chemin de la Montagne de Pluie»
A la source
Midi sur la grande vallée
Dans le silence du marais,
Sur l'arbre creux, marqué par les ans,
jutse un insecte, un peu de mousse.
Mais l'eau submerge les racines,
et part à l'assaut des branches.
Le savez-vous ?
Ce qui anime cette force primitive
jaillissait, sauvage, à la source.
~* ~
La solitude marque cette terre. Tout y est unique. Le regard ne s'y disperse pas : une seule colline, un seul arbre, un seul homme. Quand on contemple ce paysage à l'aube, avec le soleil derrière soi, on perd le sens des proportions. L'imagination prend vie et l'on se dit que là est le lieu où commence la Création.
~* ~
Un mot tient son pouvoir en lui-même et de lui-même. A partir de rien, il acquiert un son et un sens. Il donne naissance à toutes choses. C'est au moyen des mots qu'un homme peut traiter avec le monde d'égal à égal.
~* ~
Je sais ce que l'on ressent, par une chaude journée d'août ou de septembre, à traverser un rideau de pluie fraîche et limpide.
L'homme fait de mots
À l'endroit oû les mots et le lieu se rejoignent, on trouve le sacré.
Celui qui n'a qu'une tradition orale pense la langue en ces termes : «Mes mots n'existent que par ma voix. Si je parle à la légère, je galvaude mes mots. »
~* ~
Je pense, qu'une fois dans sa vie, un homme doit se concentrer sur la mémoire de la terre. Il doit, dans son expérience, se hisser jusqu'à un paysage précis, pour le contempler d'autant d'angles différents que possible, pour s'interroger sur ce qu'il voit, pour y arrêter son regard. Il doit pouvoir imaginer qu'il le touche de ses mains à chaque saison et écouter les sons qui en jaillissent. Il doit imaginer les créatures qui sont là et tous les mouvements subtils dans le vent. Il doit se souvenir des lueurs du matin et de toutes les couleurs de l'aube et du crépuscule.
~* ~
Qui est le conteur ? Qui raconte l'histoire ? Qui a-t-il dans l'obscurité qui se conçoit comme vivant ? Qui a-t-il à rêver et à rapporter ? Que se passe-t-il quand moi ou quiconque utilise la force du langage sur l'inconnu ?
~* ~
Il y a des alouettes et des cailles sur les terrains découverts. Un jour, tard dans l'après-midi, je flânais parmi les pierres tombales dans le cimetière de Rainy Mountain. Les ombres s'allongeaient ; le ciel était rouge intense et la terre ocre semblait embrasée par le soleil couchant. Un court instant, à ce moment précis de la journée, règne un profond silence. Rien ne bouge, et il ne viendrait à l'idée de personne de faire le moindre bruit. Il se passe quelque chose dans les ombres. Tout est ralenti pour faire une pose afin que le soleil puisse prendre congé de la terre. Soudain, l'appel perçant du lynx, et le monde entier sursaute.