Natsume Sôseki
Extraits de «Les herbes du chemin»
L'enfant dormait en boule comme un petit chien. La femme de Kenzô dormait tout aussi tranquillement, allongée sur le dos. Il s'assit sans faire de bruit, tendit légèrement le cou et regarda sa femme. Puis il étendit doucement la main au-dessus de son visage. Sa bouche était fermée. Il sentit sur sa paume le souffle léger et tiède qui sortait des narines. Sa respiration était calme et régulière. Il retira enfin sa main. Brusquement, il fut saisi de l'envie d'appeler sa femme par son nom pour être tout à fait rassuré. Mais il se retint. Il lui posa la main sur l'épaule et pensa à la réveiller, mais il se ravisa.
«Non, il ne doit pas y avoir de problème.»
Il arriva enfin à raisonner comme un homme normal. Mais lui qui avait les nerfs particulièrement sensibles à l'égard de ce qui touchait l'état de sa femme, pensait qu'il faisait comme n'importe qui en pareille circonstance. Le meilleur remède à la maladie de sa femme était le sommeil.
Lorsque, assis de longs moments près d'elle, Kenzô, inquiet, contemplait son visage et qu'il voyait le sommeil alourdir ses paupières, il avait toujours l'impression que c'était un bienfait du ciel. Toutefois, quand ce sommeil se prolongeait, le fait de ne plus pouvoir saisir le regard de sa femme était pour lui une cause d'inquiétude. Finalement, il lui arrivait très souvent, sans pouvoir s'en empêcher et pour voir ce qui se cachait derrière les cils baissés, de la réveiller.
Quand elle levait vers lui un visage fatigué, aux paupières lourdes, en lui demandant de la laisser dormir, il regrettait son geste. Mais il était obligé d'en arriver là pour s'assurer que sa femme était vivante.
Extraits de «Et puis»
La peau lustrée de Daisuké était lisse au point de susciter bien des jalousies, et ses muscles souples auraient supporté la comparaison avec bien des ouvriers. Depuis sa naissance, il avait la chance de jouir d'une si bonne santé qu'il n'avait jamais été atteint par une véritable maladie. Il estimait que c'était là la seule manière qu'une vie fût digne d'être vécue, et la santé était donc pour lui, plus que pour quiconque, un bien inestimable. Sa tête était tout aussi fiable que son corps. Simplement, il était de fait que son esprit logique lui occasionnait toujours beaucoup de souffrances. Et aussi que parfois, il se représentait le centre de sa tête comme une cible que viserait un grand arc. Ce jour-là, depuis le matin, cette sensation s'était tout particulièrement emparée de lui.
~* ~
Le lendemain, quand Daisuké s'éveilla, il eut de nouveau l'impression que depuis le centre de son cerveau, des cercles aux rayons différents se partageaient sa tête. Comme si elle était coupée en deux ou trois couches. Dans ces moments-là, Daisuké ne pouvait s'empêcher d'imaginer que sa tête était faite de pièces disparates, dont l'intérieur et l'extérieur étaient composés de matériaux différents. Il lui arrivait souvent de la secouer, dans l'espoir de mélanger le tout. A présent, sa tête reposait sur l'oreiller. Il ferma le poing et se donna deux ou trois petits coups au-dessus de l'oreille.
Extraits de «Lettre de Natsumé Sôseki à Miekichi Suzuki - 26 octobre 1906»
Il ne faut pas être comme le héros d'Oreiller d'herbes. Pour ma part, j'aimerais, d'un côté avoir mes entrées dans la littérature à la haïku, de l'autre, pratiquer une littérature où, il en va de la vie et de la mort, avec autant d'ardeur que les héros de la Restauration qui risquaient leur vie. Sinon, j'ai l'impression d'être ce qu'on appelle un littérateur molasson, qui préfère la facilité aux difficultés, la tranquillité aux drames.
Extraits de «Lettre de Natsumé Sôseki à Kyôkichi Kanino le 23 octobre 1906»
Qui je suis et de quoi je suis capable, ce n'est que ma mort qui apportera la réponse. Ce serait le comble de l'inélégance que de crier sur les toits dès maintenant.
Extraits de «Oreiller d'herbes»
Ce qui débarrasse tout ennui de ce monde, où il est difficile de vivre, et projette sous nos yeux un monde de grâce, c'est la poésie, c'est la peinture. Ou encore, c'est la musique et la sculpture. Pour être exact, il ne s'agit pas de projeter le monde. Il suffit d'y poser son regard directement, c'est là que naît la poésie et c'est là que le chant s'élève. Même si l'idée n'est pas couchée par écrit, le son du cristal résonne dans le cœur. Même si la peinture n'est pas étalée sur la toile, l'éclat des couleurs se reflète dans le regard intérieur.
~* ~
Il suffirait de considérer ce moi trempé jusqu'aux os, qui affronte la grisaille infinie piquée de pointes d'argent comme une silhouette qui ne serait pas moi, pour faire un poème qu'on lirait comme un haïku. C'est lorsque j'aurai oublié le moi présent et que j'aurai un regard purement objectif qu'enfin devenu figure picturale j'entrerai en parfaite harmonie avec le paysage naturel. A l'instant où je me soucierai de la pluie et me préoccuperai de la fatigue de mes jambes, je cesserai d'être le personnage d'un poème où la figure d'un tableau. Je ne serai plus qu'un citadin mal dégrossi. Mes yeux ne verront plus le déplacement des nuées et des brouillards. Mon corps ne sera plus sensible à la chute des pétales ni au chant des oiseaux. Et puis je comprendrai moins bien la beauté de ce moi qui s'aventure tout seul dans les montagnes du printemps avec mélancolie. J'ai commencé par marcher en baissant mon chapeau. Ensuite, j'ai avancé en fixant mon regard sur mes pieds. Enfin, j'avais une démarche craintive, le dos rond et les bras croisés. La pluie agitait autour de moi les arbres à perte de vue et menaçait le voyageur solitaire de tous côtés. Je suis allé un peu trop loin dans l'impassibilité.
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Une fois réduites en dix-sept syllabes, les larmes de douleur vous ont déjà quitté et l'on se réjouit de savoir qu'on a été capable de pleurer.