le carnet
S

John Steinbeck

Extraits de «A l'est d'Eden»

Entre les deux chaînes de montagnes, au pied des contreforts, le sol de la Vallée est de niveau, car c'était, il y a des siècles, le fond d'un fjord d'une centaine de milles de long. L'embouchure de la rivière - où se trouve actuellement Moss Landing - formait, il y a des centaines d'années, le goulet de ce long bras de mer.

Un jour, à l'intérieur des terres, mon père creusa un puits. La sonde rencontra d'abord une couche d'humus, puis des graviers. Ensuite vint du sable blanc mêlé de coquilles et même de débris d'os de baleine. Sous la couche de vingt pieds de sable, c'était à nouveau la terre végétale. La sonde traversa une pièce de séquoïa, ce bois rouge qui ne pourrit pas. Avant d'être une mer, la Vallée avait été une forêt. Parfois, la nuit, je devinais la forêt de séquoïas et la mer qui l'avait engloutie.

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Lorsqu'un enfant, pour la première fois, voit les adultes tels qu'ils sont, lorsque pour la première fois l'idée pénètre dans sa tête que les adultes n'ont pas une intelligence divine, que leurs jugements ne sont pas toujours justes, leurs idées bonnes, leurs phrases correctes, son monde s'écroule et laisse place à un chaos terrifiant. Les idoles tombent et la sécurité n'est plus. Et, lorsqu'une idole tombe, ce n'est pas à moitié, elle s'écrase et se brise ou s'enfouit dans un lit de fumier. Il est difficile alors de la redresser et, même réinstallée sur son socle, des taches ineffaçables dénoncent la chute passée. Et le monde de l'enfant n'est plus intact. Il se meut alors péniblement jusqu'à l'état d'homme.

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Dans les mois qui suivirent, son attitude envers Adam se teinta de gentillesse. Il s'adressa à lui plus doucement. Il ne le punit plus. Et si, chaque soir, il le sermonnait, c'était sans violence. Et c'est bien cette douceur qui effrayait Adam plus que la violence, car elle était le signe qu'on allait le sacrifier. Les victimes vouées aux idoles sont traitées avec toutes sortes d'égards. Elles doivent s'étendre sur la pierre et se laisser égorger avec joie, car une victime révoltée serait un outrage aux idoles.

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L'homme peut avoir vécu une vie grise dans un domaine de terres obscures et d'arbres noirs, les événements les plus importants ont pu passer, alignés, anonymes, et dépourvus de couleur, cela ne compte pas. Car à la minute de la grâce, soudain le chant d'un criquet enchante l'oreille, l'odeur de la terre charme les narines et la lumière tamisée par un arbre régénère l'oeil. Alors l'homme devient source et il est intarissable.

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Or, aujourd'hui, le concept du groupe entouré de ses gendarmes entame une guerre d'extermination contre ce bien précieux : le cerveau de l'homme. En le méprisant, en l'affamant, en le réprimant, en le canalisant, en l'écrasant sous les coups de marteau de la vie moderne, on traque, on condamne, on émousse, on drogue l'esprit libre et vagabond. Il semble que notre espèce ait choisi le triste chemin du suicide.

Voici ce que je crois : l'esprit libre et curieux de l'homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l'esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui milite ou détruit la notion d'individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d'éliminer la liberté de l'esprit, car c'est elle seule qui, par l'analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l'homme, nous sommes perdus.

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Peut-être Adam ne voyait-il pas Cathy, tant elle était éclairée par la lumière qu'il émettait.

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Vous avez raison. Je sais, et Liza le sait aussi, que je dois courir après mes mots comme un berger après les brebis rebelles.

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J'espère que vous savez ce que vous risquez en ouvrant les écluses de mon verbe ? Il y a deux façons de voir : l'homme silencieux est sage ou bien l'homme qui ne dit rien ne pense rien. Naturellement, la seconde m'agrée beaucoup plus. Liza dit que j'en profite.

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Mais certains hommes éprouvent de l'amitié pour tout le reste du monde et certains autres se haïssent eux-mêmes et étalent leur haine autour d'eux comme du beurre sur du pain chaud.

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Vous allez mieux, dit Samuel. Certaines gens croient que c'est insulter la splendeur de leur maladie que d'aller mieux. Mais l'emplâtre du temps ne respecte aucune splendeur. Chacun peut guérir s'il prend le temps d'attendre.

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Nul récit n'a de puissance, nul ne laisse de trace, si nous ne sentons pas qu'il s'agit de nous-mêmes. Quel fardeau de culpabilité portent les hommes !

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Chaque enfant croit inventer le péché. Nous croyons que l'on nous enseigne la vertu et que le péché naît en nous.

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Adam sursauta. Il soupira :
- N'est-ce pas trop simple ? demanda-t-il. J'ai toujours peur des choses simples.
- Ce n'est pas simple du tout, dit Lee. C'est désespérément compliqué. Mais au bout il y a la lumière.

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Peut-être le savoir est-il trop grand, mais peut-être aussi l'homme devient-il trop petit, dit Lee. Peut-être qu'à force de s'agenouiller devant les atomes il finit par avoir une âme de la taille de ce qu'il adore. Peut-être le spécialiste n'est-il qu'un lâche qui a peur de regarder le monde extérieur à sa petite cage. Pensez à ce qu'il perd, votre spécialiste : le monde entier qui palpite de l'autre côté de sa clôture.

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C'est admirable ! Chaque fois que quelqu'un veut se rassurer, il demande à un ami de partager son opinion. Ça revient à demander à un boucher si sa viande est bonne. Comment veux-tu que je te réponde ?