Jean Giono
Extraits de «Colline»
C'est une place.
Les façades des maisons sont encore droites. Un balcon de guingois arbore un tronçon de hampe, et une pancarte où on peut lire : «Cercle Républicain.» L'herbe pousse entre les pavés. Un mûrier ébouriffé roucoule dans la main pâle de la lune.
Au centre de la place une vieille fontaine étale son ventre. A part la montagne de Lure et les arbres, c'est sûrement la plus ancienne chose de tout l'entour. Sa margelle est usée par le frottement des bridons ; du bassin rond émerge un pilier portant les canons de bronze. Quatre joufflus aux joues de marbre, la bouche arrondie autour des tuyaux, soufflent : et l'eau ne coule pas. Pourtant, le bassin est plein d'eau claire ; sa richesse ruisselle sur les pavés, sa force a effondré le dallage, des prèles énormes ont jailli d'elle ? Ah, ce grand pilier qui émerge, vit, comme quelqu'un qui tremblerait sous un manteau. La source sue, tout au long de lui dans la mousse. Il n'y a de sec que les quatre masques de marbre qui regardent les maisons mortes.
~* ~
Les Bastides, autrefois, ç'avait été un bourg, dans le temps, quand les seigneurs d'Aix aimaient à respirer le rude air des collines.
Toutes leurs belles maisons sont retournées à la terre, en s'effondrant ; seules les paysannes sont restées droites.
De l'autre côté du lavoir, cependant, deux hauts piliers herbus marquent encore l'entrée d'un chemin.
Des piliers portant la boule du monde, avec le capuchon de mousse et des écritures en latin.
Une porte de fer devait défendre là une «folie».
Des balcons à ventre de déesse, des terrasses, avec le balancement d'une jupe et le bruit de hauts talons.
En plein mitan de l'espace entre les piliers, et à quatre mètres derrière, Gagou a dressé sa cabane dans les orties.
Il est industrieux et point malhabile de ses doigts, il l'a construite en tôle, avec des bidons d'essence éventrés.
Comme il a désherbé le pied des piliers, on peut lire, maintenant, un grand nom à particule, gravé dans un cartouche lauré.