le carnet
R

Arthur Rimbaud

ligne de vie / ligne de mots

totalement, mais alors là totalement subjectivement relevée lors de ma lecture de «Œuvres complètes : Poésie, prose et correspondance» (La Pochothèque)

~* ~


0 20 octobre 1854 à Charleville


15 mars 1870 - Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds :
Je laisserai le vent baigner ma tête nue...

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien...
Mais l'amour infini me montera dans l'âme :
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme !



15 15 mai 1870 - Ophélie 1ère version

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc sur le long fleuve noir :
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir
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15 mai 1870 - Soleil et Chair

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
- Car l'Homme a fini ! l'Homme a joué tous les rôles !

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15 27 juillet 1870 - Le Forgeron (version Izambard)

Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer les voitures de foin
Enormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ?

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15 Charleville, 25 août 1870 - Ce qui retient Nina (version Izambard)

De chaque branche, gouttes vertes,
Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs

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15 Charleville, 25 août 1870 - lettre à Izambard

Vous vous rappelez la permission que vous m'avez donnée. - J'ai emporté la moitié de vos livres ! J'ai pris Le Diable à Paris. Dites-moi un peu s'il n'y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Grandville ? - J'ai Costal l'Indien, j'ai La Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis que vous dire ? ... J'ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses, - oui ! j'ai relu ce volume ! - puis ce fut tout !... Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !... Le Don Quichotte m'apparut ; hier j'ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n'ai plus rien !



15 29 septembre 1870 - Roman

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

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15 1870 - À la Musique

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules

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15 en wagon, le 7 octobre 1870 - Rêvé pour l'hiver

Et tu me diras : «Cherche !», en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps, à trouver cette bête
    - Qui voyage beaucoup...

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15 15 octobre 1870 - Le Dormeur du Val

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille.

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16 octobre 1870 - Le buffet

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

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16 octobre 1870 - Ma Bohême (Fantaisie)

Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

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16 1870 - Instruction laissée à Paul Demeny

Je vous écrirai. Vous m'écrirez ? Pas ?



16 2 novembre 1870 - Lettre à Georges Izambard

Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre, et... un tas de choses que «ça fait pitié», n'est-ce pas ?



16 13 mai 1871 - Lettre à Georges Izambard

Maintenant je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? je veux être poète , et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer.



16 Charleville, 15 mai 1871 - Lettre à Paul Demeny

Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute.

[...]

Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;

[...]

Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.



16 Charleville, 26 mai 1871 - Les Poètes de sept ans

Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

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16 1871 - Les Pauvres à léglise

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !

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16 Charleville, 12 juillet 1871 - lettre à Georges Izambard

Puis, je m'embête ineffablement et je ne puis vraiment rien porter sur le papier.



16 mai/juin 1871

L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.



17 1871 - Le Bateau ivre

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

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17 1871 - Les Déserts de l'amour

Moi, j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin : lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon : ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

[...]

Je sortis dans la ville sans fin. Ô fatigue ! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément.

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17 Paris, mai-juin 1872 - Larme

Puis l'orage changea le ciel jusqu'au soir :
Ce furent des pays noirs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

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17 Mai 1872 - Comédie de la soif / Conclusion

Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent ces forêts ?

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17 printemps - été 1872 - Bonne pensée du matin

À quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bosquets l'aube évapore
      L'odeur du soir fêté

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17 printemps - été 1872 - Bannières de mai

L'azur et l'onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

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17 printemps - été 1872 - L'Éternité

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil

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17 printemps - été 1872 - Âge d'or

Quelqu'une des voix
Toujours angélique
- Il s'agit de moi, -
Vertement s'explique :

en entier chanté ici (video)



17 Parmerde. Jumphe 72 - Lettre à Ernest Delahaye

Le sérieux, c'est qu'il faut que tu te tourmentes beaucoup, peut-être que tu aurais raison de beaucoup marcher et lire.



16 poèmes sans date - «Ô saisons ô châteaux...»

J'ai fait la magique étude
Du Bonheur que nul n'élude

en entier ici



17 printemps - été 1872 - Mémoire

Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre,
ô canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l'une
ni l'autre fleur : ni la jaune qui m'importune,
là ; ni la bleue, amie à l'eau couleur de cendre.

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17 printemps - été 1872 - Michel et Christine

Fuyez ! plaine, déserts, prairie, horizons
Sont à la toilette rouge de l'orage !

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17 printemps - été 1872 - Les Corbeaux

Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

en entier ici



18 Laïtou, (Roches), (canton d'Attigny) Mai 73 - lettre à Ernest Delahaye

La mother m'a mis là dans un triste trou.

Je ne sais pas comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè., etc. Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais de petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre. C'est bête et innocent. Ô innocence ! innocence ; innocence, innoc... fléau !



18 Londres, 7 juillet 1873 - lettre à Verlaine

Oui, cher petit, je vais rester une semaine encore. Et tu viendras, n'est-ce pas ? dis-moi la vérité. Tu aurais donné une marque de courage. J'espère que c'est vrai. Sois sûr de moi, j'aurai très bon caractère.

À toi. Je t'attends.

Rimb.



18 1873 - Proses «contre-évangéliques»

Des liserons, des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d'or et les marguerites demandant grâce au jour.

en entier ici



18 avril-août 1873 - Une saison en enfer

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.

[...]

- Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d'un mur rongé par le soleil.

[...]

« [...] Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre.» Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

[...]

Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.

[...]

Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole loi au-dessus de l'action, ce cher point du monde.

[...]

Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes !

[...]

Pitié ! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif ! Ah ! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze... le diable est au clocher, à cette heure. Marie ! Sainte-Vierge !... - Horreur de ma bêtise.

[...]

Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de la mort qui fait repentir, des malheureux qui existent certainement, des travaux pénibles, des départs qui déchirent les coeurs.

[...]

Je luis faisais promettre qu'il ne me lâcherait pas. Il l'a faite vingt fois, cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant : «Je te comprends.»

[...]

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

[...]

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

[...]

J'avais été damné par l'arc-en-ciel.

[...]

Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté.

[...]

L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.

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19 1874 - Illuminations

Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh les pierres précieuses s'enfouissant et les fleurs ouvertes ! - c'est d'un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.

[...]

On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide. Le château est à vendre ; les persiennes sont détachées. - Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées... Les palissades sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes. D'ailleurs, il n'y a rien à voir là-dedans.

[...]

Je suis le piéton de la grand-route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

[...]

Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la campagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées.

[...]

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, - en une plage pour deux enfants fidèles - en une maison musicale pour notre claire sympathie, - je vous trouverai.

[...]

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.

[...]

J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, - et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

[...]

C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.
C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.
C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.

[...]

La plaque du foyer noir, de réels soleils des grèves : ah ! puits des magies ; seule vue d'aurore, cette fois.

[...]

Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.

[...]

J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

[...]

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

[...]

Du détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par des jeunes familles pauvres qui s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. - La ville !

[...]

L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums affaissés.

[...]

Ah ! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été !

[...]

À tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages métaphoriques. - Mais plus alors.

[...]

Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.

[...]


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26 Aden, 2 novembre 1880 - demande incluse dans une lettre aux siens

Monsieur,
Veuillez m'envoyer, le plus tôt possible, les ouvrages ci-après, inscrits sur votre catalogue :
Traité de Métallurgie (le prix doit être) ........................ 4 fr. 00
Hydraulique urbaine et agricole .................................. 3 fr. 00
Commandant de navires à vapeur ................................ 5 fr. 00
Architecture navale ......................................................... 3 fr. 00
Poudres et Salpêtres ....................................................... 5 fr. 00
Minéralogie .................................................................. 10 fr. 00
Maçonnerie, par Demanet ............................................... 6 fr. 00
Livre de poche du Charpentier ..................................... 6 fr. 00



26 Harar, le 15 février 1881 - lettre aux siens

Je ne compte pas rester longtemps ici ; je saurai bientôt quand je partirai. Je n'ai pas trouvé ce que je présumais ; et je vis d'une façon fort ennuyeuse et sans profits. Dès que j'aurai 1 500 ou 2 000 francs, je partirai, et j'en serai bien aise. Je compte trouver mieux un peu plus loin.



27 Aden, 10 juillet 1882 - lettre aux siens

J'espère bien aussi voir arriver mon repos avant ma mort. Mais d'ailleurs à présent je suis fort habitué à toute espèce d'ennuis ; et si je me plains, c'est une espèce de façon de chanter.



28 Aden, 16 novembre 1882 - lettre aux siens

L'important et le plus pressé pour moi, c'est d'être indépendant n'importe où.



28 Aden, 8 décembre 1882 - lettre aux siens

Ce qui est surtout attristant, c'est que tu termines ta lettre en déclarant que vous ne vous mêlerez plus de mes affaires. Ce n'est pas une bonne manière d'aider un homme à des milles lieues de chez lui, voyageant parmi des peuplades sauvages et n'ayant pas un seul correspondant dans son pays ! J'aime à espérer que vous modifierez cette intention peu charitable. Si je ne puis même plus m'adresser à ma famille pour mes commissions, où diable m'adresserai-je ?



28 Aden, 15 janvier 1883 - lettre aux siens

Isabelle a tort de désirer me voir dans ce pays-ci. C'est un fond de volcan, sans une herbe. Tout l'avantage est que le climat est très sain et qu'on y fait des affaires assez actives. Mais, de mars à octobre, la chaleur est excessive. A présent, nous sommes en hiver, le thermomètre est à 30° seulement, à l'ombre ; il ne pleut jamais. Personnellement, j'aime beaucoup ce climat ; car j'ai toujours horreur de la pluie, de la boue et du froid.



28 Harar, 6 mai 1883 - lettre aux siens

Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu'un de sérieux et d'instruit se présente, quelqu'un avec un avenir. La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici-bas. Pour moi je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre, et même la langue de l'Europe. Hélas ! A quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues, et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l'instruction la plus complète qu'on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ?

[...]

Ces photographies me représentent, l'une, debout sur une terrasse de la maison... l'autre debout dans un jardin de café, une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite. Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous donner une idée des paysages d'ici.



29 Harar, 10 décembre 1883 - demande incluse dans une lettre aux siens

A M. Hachette,

Je vous serais très obligé de m'envoyer aussitôt que possible, à l'adresse ci-dessous, contre remboursement, la meilleure traduction française du Coran (avec le texte arabe en regard, s'il en existe ainsi), et même sans le texte.
Agréez mes salutations,



29 Harar, 10 décembre 1883 - Rapport sur l'Ogadine

à lire absolument, car Rimbaud y démontre toute sa curiosité, son besoin de comprendre les gens, les pays, etc. en intégralité ici



29 Aden, 5 mai 1884 - lettre aux siens

Excusez-moi de vous détailler mes ennuis. Mais je vois que je vais atteindre les 30 ans (la moitié de ma vie) et je me suis fort fatigué à rouler le monde sans résultat.



29 Aden, 10 septembre 1884 - lettre aux siens

Tant, donc, que je trouverai mon pain ici, ne dois-je pas y rester ? Ne dois-je pas y rester, tant que je n'aurai pas de quoi vivre tranquille ? Or il est plus que probable que je n'aurai jamais de quoi, et que je ne vivrai ni ne mourrai tranquille. Enfin, comme disent les musulmans : C'est écrit ! C'est la vie : elle n'est pas drôle !



30 Aden, 15 janvier 1885 - lettre aux siens

Je ne vous envoie pas ma photographie ; j'évite avec soin tous les frais inutiles. Je suis d'ailleurs toujours mal habillé ; on ne peut se vêtir ici que de cotonnades très légères ; les gens qui ont passé quelques années ici ne peuvent plus passer l'hiver en Europe, ils crèveraient de suite par quelque fluxion de poitrine. Si je reviens, ce ne sera donc jamais qu'en été ; et je serai forcé de redescendre, en hiver au moins, vers la Méditerranée. En tous cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait moins vagabonde, au contraire, si j'avais le moyen de voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l'existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter.



32 Le Caire, 26 août 1887 - lettre à Alfred Bardey

Le Mindjar a un sol riche soigneusement cultivé. L'altitude doit être 1 800 mètres. (Je juge de l'altitude par le genre de végétation ; il est impossible de s'y tromper, pour peu qu'on ait voyagé dans les pays éthiopiens.)



33 Harar, 4 août 1888 - lettre aux siens

Je m'ennuie beaucoup, toujours ; je n'ai même jamais connu personne qui s'ennuyât autant que moi.



34 Harar, 18 mai 1889 - lettre aux siens

Je regrette de ne pouvoir faire un tour à l'exposition cette année, mais mes bénéfices sont loin de me le permettre, et d'ailleurs je suis absolument seul ici, et moi partant, mon établissement disparaîtrait entièrement.

Ce sera donc pour la prochaine, et à la prochaine je pourrai exposer peut-être les produits de ce pays, et peut-être m'exposer moi-même, car je crois qu'on doit avoir l'air excessivment baroque après un long séjour dans des pays comme ceux-ci.



34 Harar, 18 mai 1889 - lettre aux siens

Je regrette de ne pouvoir faire un tour à l'exposition cette année, mais mes bénéfices sont loin de me le permettre, et d'ailleurs je suis absolument seul ici, et moi partant, mon établissement disparaîtrait entièrement.

Ce sera donc pour la prochaine, et à la prochaine je pourrai exposer peut-être les produits de ce pays, et peut-être m'exposer moi-même, car je crois qu'on doit avoir l'air excessivment baroque après un long séjour dans des pays comme ceux-ci.



35 Harar, 25 février 1890 - lettre aux siens

... que voulez-vous qu'on vous écrive de là ? Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit, qu'on en a assez, mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc. ! Voilà tout ce qu'on peut dire, par conséquent ; et, comme ça n'amuse pas non plus les autres, il faut se taire.



35 Harar, 21 avril 1890 - lettre à sa mère

Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute. Depuis le temps que ça dure, je crains d'avoir bientôt une tête comme une houppe poudrée. C'est désolant, cette trahison du cuir chevelu ; mais qu'y faire ?



35 Harar, 10 août 1890 - lettre à sa mère

Pourrais-je venir me marier chez vous, au printemps prochain ? Mais je ne pourrai consentir à me fixer chez vous, ni à abandonner mes affaires ici. Croyez-vous que je puisse trouver quelqu'un qui consente à me suivre en voyage ?



36 Harar, 20 février 1891 - lettre à sa mère

Je vais mal à présent. Du moins, j'ai à la jambe droite des varices qui me font souffrir à présent.



36 Aden, 30 avril 1891 - lettre à sa mère

Arrivé ici, je suis entré à l'hôpital européen. Il y a une seule chambre pour les malades payants : je l'occupe. Le docteur anglais, dès que je lui ai montré mon genou, a crié que c'était une synovite arrivée à un point très dangereux, par suite du manque de soin et des fatigues.



36 Marseille, 22 mai 1891 - télégramme à sa mère

Aujourd'hui, toi ou Isabelle, venez Marseille par train express. Lundi matin, on ampute ma jambe.



36 Marseille, 17 juin 1891 - lettre à sa soeur Isabelle

Je n'ai encore écrit à personne, je ne suis pas encore descendu de mon lit. Le médecin dit que j'en aurai pour un mois, et même ensuite je ne pourrai commencer à marcher que très lentement. J'ai toujours une forte névralgie à la place de la jambe coupée, c'est à dire au morceau qui reste.



36 Marseille, 24 juin 1891 - lettre à Isabelle

Aujourd'hui j'ai essayé de marcher avec des béquilles, mais je n'ai pu faire que quelques pas. Ma jambe est coupée très haut, et il m'est difficile de garder l'équilibre.



36 Marseille, 10 juillet 1891 - lettre à Isabelle

Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse en pensant à tous mes anciens voyages, et comme j'étais actif il y a seulement cinq mois ! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et à présent l'existence de cul-de-jatte ! Car je commence à comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues et qu'on n'arrive à rien avec tout cela qu'à se traîner misérablement sans pouvoir jamais rien faire. Et moi qui justement avait décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir ! Ma vie est passée, je ne suis qu'un tronçon immobile.



36 Marseille, 15 juillet 1891 - lettre à Isabelle

Je passe la nuit et le jour à réfléchir à des moyens de circulation : c'est un vrai supplice ! Je voudrais faire ceci et cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible, impossible au moins pour longtemps, sinon pour toujours ! Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans ces bâtons, je ne puis faire un pas, je ne puis exister.



36 Marseille, 20 juillet 1891 - lettre à Isabelle

Je pars, le médecin m'ayant dit que je puis partir et qu'il est préférable que je ne reste point à l'hôpital.

Dans deux ou trois jours je sortirai donc et verrai à me traîner jusque chez vous comme je pourrai ; car, sans ma jambe de bois, je ne puis marcher, et même avec les béquilles je ne puis pour le moment faire que quelques pas, pour ne point faire empirer l'état de mon épaule. Comme vous l'avez dit, je descendrai à la gare de Voncq. Pour l'habitation, je préférerais habiter en haut ; donc inutile de m'écrire ici, je serai très prochainement en route.

Au revoir.

Rimbaud



37 Marseille, 9 novembre 1891 - au directeur des Messageries Maritimes

Un lot : Une dent seule.
Un lot : Deux dents.
Un lot : Trois dents.
Un lot : Quatre dents.
Un lot : Deux dents.



37 10 novembre 1891 à Marseille